Chaque année, des patients sont contraints de partir à l'étranger pour recevoir des traitements innovants qui ne sont pas accessibles chez nous. C'est le cas de "Juju", une petite fille atteinte d'un neuroblastome métastatique, dont les parents ont récemment dû lever 315.000 euros en urgence pour financer son traitement en Italie[1]. Au-delà de l'émotion suscitée par ces parcours individuels, ces situations récurrentes mettent en lumière un débat de société: comment garantir un accès équitable aux innovations thérapeutiques à l'échelle nationale?
...
Alors que les États-Unis et surtout la Chine accélèrent leur domination en matière de recherche biomédicale, l'Europe - et la Belgique avec elle - se trouve confrontée à un choix stratégique: maintenir un modèle exigeant mais plus lent, ou repenser ses mécanismes d'accès à l'innovation pour rester dans la course. La Belgique se classe au deuxième rang européen (derrière le Danemark) pour le nombre d'essais cliniques par habitant. Pourtant, l'accès aux traitements innovants demeure limité. Charles Pottier, docteur en sciences biomédicales et pharmaceutiques à l'ULiège et chercheur en oncologie, souligne que deux éléments sont en jeu. "Il faut bien comprendre que l'accès à un traitement repose sur deux aspects: l'accès aux essais cliniques et l'accès après approbation." Or, la Belgique a perdu du terrain sur ces deux fronts. "Dans les années 1990, l'Europe était leader mondial en recherche biomédicale. Aujourd'hui, elle est derrière l'Asie et les États-Unis, y compris en nombre d'essais cliniques."Pierre Foidart, également chercheur en oncologie à l'ULiège, abonde dans ce sens. "Les Américains et les Asiatiques disposent de processus d'approbation plus rapides et efficaces."L'Europe impose une réglementation plus stricte, qui garantit une meilleure protection des patients, mais ralentit dans le même temps considérablement l'autorisation des nouveaux traitements. Un équilibre difficile à trouver entre innovation et sécurité. En Belgique, ce délai s'allonge parfois davantage encore entre l'autorisation européenne (EMA) et la fixation du remboursement par l'Inami, ce qui retarde concrètement l'arrivée du médicament dans les hôpitaux. S'ajoute à cela un problème structurel: le cloisonnement des acteurs de l'innovation thérapeutique. "En Belgique, les chercheurs universitaires, les cliniciens et les industriels ne collaborent pas toujours efficacement. Chacun poursuit des objectifs différents - publication, mise sur le marché, accès au soin - mais sans coordination suffisante. Ce manque d'interconnexion ralentit l'innovation", souligne Charles Pottier. À l'inverse, des pays comme l'Espagne ont multiplié les essais cliniques en décloisonnant activement les hôpitaux, les centres de recherche et les entreprises, dans le cadre d'une stratégie nationale délibérée. Même lorsqu'un traitement innovant est approuvé, encore faut-il pouvoir l'administrer. Certaines thérapies exigent des infrastructures médicales de très haut niveau, dont la Belgique ne dispose pas toujours. C'est notamment le cas des vaccins "personnalisés" dirigés contre des néoantigènes prédits pour les patients, des traitements hautement spécifiques qui exigent des laboratoires de biologie moléculaire ultra-spécialisés, encore trop rares en Belgique. "Nous développons progressivement ces infrastructures, mais nous accusons un retard sur d'autres pôles européens, comme le Vall d'Hebron en Espagne", précise Pierre Foidart. Malgré cela, la Belgique reste pionnière dans certaines innovations. "La production des CAR-T cells à l'ULiège (des lymphocytes T modifiés génétiquement dans le but de reconnaître puis éliminer les cellules cancéreuses, NdlR) montre que nous sommes capables d'innover et de produire localement des thérapies avancées", ajoute-t-il. Tous les traitements innovants ne sont pas synonymes de progrès. Leur véritable bénéfice clinique fait souvent débat. "Il faut se demander si ne pas avoir accès à un médicament est réellement un problème. Certains traitements n'améliorent que marginalement la survie ou la qualité de vie des patients", explique Charles Pottier. Le coût des nouvelles thérapies cristallise un dilemme de santé publique: faut-il investir dans des traitements onéreux au bénéfice incertain, ou concentrer les moyens sur des approches plus éprouvées mais moins innovantes? Certaines molécules utilisées contre le cancer ne réduisent que légèrement le risque de récidive. "Il faut parfois traiter 20 patients pour prévenir une seule rechute à trois ans. Est-ce économiquement justifié?", s'interroge Pierre Foidart. D'un autre côté, certains traitements révolutionnaires coûtent plus d'un million d'euros par dose, comme certaines thérapies géniques, et sont inaccessibles faute de budget. "Où fixer la limite? Quelle somme notre société est-elle prête à allouer à ces traitements innovants? Est-il justifiable de consacrer une telle somme à un patient au détriment d'autres traitements bénéficiant à un plus grand nombre?", questionne Charles Pottier. Les prix élevés se justifient par le marché extrêmement restreint que représentent certaines pathologies. En allouant ces ressources financières à d'autres pathologies plus courantes, il y a un risque de tuer toute innovation dans le traitement des maladies rares. L'enjeu doit concilier éthique, efficacité thérapeutique et enveloppe budgétaire fermée. Une gageure. "Malheureusement, l'État fédéral doit faire des choix. Il faut arbitrer entre rembourser un médicament peu efficace pour un grand nombre de patients, ou un médicament révolutionnaire pour un petit nombre", relève Charles Pottier. Des solutions sont à l'étude pour optimiser l'utilisation des ressources, notamment en ajustant les doses de certains médicaments. "Les anti-PD-1 et anti-PD-L1 (des immunothérapies, NdlR) sont administrés à dose fixe, quel que soit le poids du patient. Des études préliminaires montrent qu'une réduction des doses pourrait peut-être offrir la même efficacité, divisant potentiellement les coûts par deux, mais cela doit encore être confirmé", affirme Charles Pottier. "Ce type de recherche devrait être encouragé en Belgique, notamment via des protocoles académiques, car il permettrait de maintenir l'accès aux innovations tout en préservant l'équilibre financier du système", ajoute-t-il. Malgré les défis cités, la Belgique reste une nation forte en recherche médicale et bénéficie d'un système de sécurité sociale garantissant un accès équitable aux traitements. Pour Pierre Foidart, il faut effectivement différencier innovation et accessibilité. "En Belgique, une fois qu'un médicament est remboursé, il est accessible à tous les patients qui en ont besoin, indépendamment de leur niveau de revenu. AuxÉtats-Unis, la situation est très différente: l'accès aux traitements innovants dépend fortement de la couverture sociale. Un patient aisé pourra se permettre un médicament coûteux, tandis qu'un patient sans assurance ne pourra tout simplement pas en bénéficier, même si la thérapie existe."Aussi, il est possible d'améliorer l'accès aux essais cliniques et aux traitements innovants. "Pour y arriver, il faudrait, dans certains domaines comme l'oncologie, regrouper les patients dans quelques centres spécialisés, plutôt que de disperser les traitements", estime Pierre Foidart. "Et pour cela, nous devons repenser notre stratégie nationale en matière d'essais cliniques", ajoute Charles Pottier. "Il serait intéressant d'étudier comment renforcer cette dynamique et mieux structurer nos pôles de recherche en décloisonnant le travail des différents acteurs de l'innovation thérapeutique."Enfin, la recherche fondamentale belge jouit d'une excellente réputation. "La Belgique regorge de chercheurs de niveau mondial, reconnus jusqu'aux États-Unis", souligne Pierre Foidart. Et Charles Pottier de conclure: "Nous avons les compétences, les talents et une base solide. Il faut désormais renforcer le soutien à la recherche translationnelle pour transformer cette excellence scientifique en innovation thérapeutique réellement accessible."