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La médecine générale en Belgique traverse une période charnière. Les auteurs de l'étude(1) rappellent que le système est confronté à une pénurie croissante de médecins, à une demande accrue de soins, et à des attentes professionnelles nouvelles chez les jeunes praticiens. Près de 75 % des généralistes déclaraient, en 2022, ne plus accepter de nouveaux patients. Les médecins âgés approchent de la retraite, tandis que les jeunes diplômés aspirent à un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle.Pour répondre à ces défis, le SPF Santé publique a lancé le "New Deal pour la médecine générale". L'étude dirigée par le Dr Hubert Jamart (ULiège) s'inscrit dans ce processus : onze groupes de discussion, représentant 122 médecins généralistes, ont été réunis dans toutes les régions du pays. L'objectif ? Explorer, par une approche qualitative, les préférences des praticiens en matière de travail en équipe et de définir les conditions favorables à une intégration réussie de nouveaux profils.Les médecins interrogés s'accordent sur un point fondamental : le coeur de l'équipe devrait rester relativement restreint, autour du triptyque médecin - infirmier - secrétaire. Cette configuration est jugée réaliste, fonctionnelle et adaptée à la charge de travail observée dans la majorité des cabinets. Les infirmiers sont plébiscités pour leur capacité à effectuer des actes techniques (ECG, frottis, vaccins, mesures de la tension, etc.) et à assurer une part du suivi de maladies chroniques. Ils sont également perçus comme des partenaires clés dans les activités de prévention et de promotion de la santé, notamment à travers des initiatives de dépistage ou de coaching de style de vie.Les secrétaires, quant à elles, sont essentielles à la fluidité de l'organisation : elles gèrent les appels, planifient les rendez-vous, préparent les dossiers et, parfois, effectuent un premier tri administratif des demandes. Toutefois, cette dernière fonction suscite des réserves. Plusieurs médecins soulignent que le triage par une secrétaire -- s'il est mal encadré -- peut poser des problèmes de sécurité ou de responsabilité médicale. D'autres, au contraire, insistent sur leur valeur ajoutée dans la gestion des urgences ou des patients chroniques, à condition qu'elles soient bien formées. "Une secrétaire médicale avec de l'expérience peut grandement aider les médecins, surtout pour gérer les appels urgents", avance un médecin bruxellois interrogé par les auteurs de l'étude.Si l'étude explore la question de l'équipe idéale, elle montre aussi que les médecins ne souhaitent pas nécessairement intégrer tous les profils dans leur cabinet. Les professionnels comme les psychologues, les travailleurs sociaux, les kinésithérapeutes ou les diététiciens sont perçus comme utiles, mais doivent, pour la majorité des participants, rester en périphérie. Une collaboration ponctuelle ou en réseau est préférée à une cohabitation quotidienne. L'idée d'un "pôle de ressources" mutualisé entre plusieurs cabinets revient souvent. "On pourrait avoir un travailleur social pour plusieurs pratiques, mais pas forcément au sein du cabinet", résume un médecin flamand.Ce choix est motivé à la fois par des considérations pratiques et philosophiques. D'un côté, l'intégration de multiples professionnels dans une même structure impose des besoins en espace, en coordination, et en temps de réunion difficilement conciliables avec les réalités du terrain. Comme l'explique un généraliste liégeois, "une structure plus grande, c'est peut-être plus d'efficacité, mais c'est aussi plus de coordination et moins de lien personnel avec les patients". De l'autre, certains praticiens redoutent une perte de contrôle sur leur organisation interne ou sur la relation directe avec les patients. Parmi les rôles évoqués, celui d'assistant de pratique est de loin le plus ambigu. Ni tout à fait secrétaire, ni tout à fait infirmier, ce profil hybride suscite autant d'espoirs que d'incompréhensions. "Je ne comprends pas bien ce qu'est censé faire un assistant de cabinet", avoue par exemple un participant bruxellois. Certains médecins y voient une opportunité de soulager le praticien en combinant des tâches administratives avec quelques actes techniques simples. D'autres dénoncent l'absence de cadre légal, de formation standardisée et d'identité professionnelle claire. Cette incertitude rappelle les écueils observés ailleurs. Le cas du NHS britannique est cité comme un contre-exemple : l'introduction mal encadrée des "physician associates" a parfois conduit à une surcharge de travail pour les médecins, au lieu d'alléger leur quotidien. Face à cela, la majorité des participants semblent privilégier un modèle plus lisible, où les actes médicaux seraient confiés aux infirmiers, et les fonctions de coordination aux secrétaires ou gestionnaires identifiés. Le besoin d'un cadre clair, tant juridique que fonctionnel, ressort ici avec force.Les médecins interrogés ne rejettent pas le principe de collaboration interprofessionnelle, mais en définissent les conditions strictes. La co-localisation - le fait que plusieurs professionnels de santé travaillent physiquement dans un même lieu - est citée comme un facteur facilitant : elle permet des échanges rapides, un suivi direct, une meilleure réactivité en cas d'urgence. Toutefois, elle n'est pas toujours possible, faute de place. Une problématique que l'on ne constate pas que dans les grandes villes, comme en témoigne un médecin de la province de Luxembourg : "Il faudrait aussi des salles d'attente plus grandes, car les infirmiers vont plus vite que nous." En complément, l'importance des dossiers médicaux électroniques partagés est unanimement soulignée. Certains appellent même à l'instauration d'un logiciel unique pour l'ensemble des soignants de première ligne.Autre point clé : les réunions d'équipe, qu'elles soient formelles ou informelles. Elles sont perçues comme essentielles pour maintenir la cohésion, coordonner les soins et éviter les malentendus. Mais tous ne souhaitent pas les structurer à l'excès. Pour certains, des contacts fréquents mais légers sont plus efficaces que des réunions. Enfin, les participants insistent sur la nécessité d'une formation adaptée pour les profils non médicaux, ainsi que sur un cadre juridique clair définissant les responsabilités. "Il nous faut des infirmiers spécifiquement formés pour la première ligne", rappelle une médecin de Bruxelles.L'étude montre qu'il n'y a pas qu'une voix - ou une voie, c'est selon - en médecine générale. Elle donne à voir un monde médical ancré dans des pratiques diverses. Les généralistes interrogés ne rejettent pas le changement, mais ils souhaitent qu'il respecte leur autonomie, leur identité professionnelle et les réalités locales. Le modèle d'équipe idéale reste modeste, adaptable et construit autour d'un noyau fonctionnel. Tout élargissement doit être justifié par une charge de travail suffisante, des outils adaptés, et un financement stable.Est-ce que le New Deal répond à ces attentes ? Il est trop tôt pour le dire. Au 1er avril 2024, 48 cabinets, regroupant 158 médecins généralistes, ont effectivement débuté avec ce nouveau modèle. Le New Deal est en phase d'évaluation jusqu'au 1er avril 2027, sous la coordination du Centre fédéral d'expertise en soins de santé (KCE). Cette évaluation continue permettra d'ajuster le modèle si nécessaire, dans le but de l'ancrer structurellement dans l'assurance obligatoire soins de santé.1. Jamart H. et al., General practitioners' perceptions of interprofessional collaboration in Belgium: a qualitative study, BMC Primary Care, 2025; 26:84. DOI : 10.1186/s12875-025-02783-4