Son image me poursuit, celui d'une Antigone aux traits burinés, avec dans les yeux toute la lumière de son Pirée natal. Elle est venue en quête d'informations concernant son fils, au respirateur depuis deux semaines, sans espoir de guérison. Elle pressent la fin mais attend une confirmation, que je peine à prononcer, soupesant mes mots, retardant ce qui désespère. Elle s'effondre, étage par étage, je la vois se tasser et pleurer en silence, interminable. Quelques paroles réduites à des sons imperceptibles, "j'ai tant prié, tout cela pour rien", sonnent comme un double deuil : celui de son fils, celui de sa foi, et on ne sait lequel est le pire. Que si peu de mots de ma bouche puissent provoquer pareille douleur me font douter que mon choix fut le bon : un peu de mensonge, et l'espoir qu'il entretient, ne sont-ils parfois pas préférables à l'énoncé de la réalité. C'est trop tard de toute façon, elle se lève en silence, se retourne et s'en va voûtée comme je ne l'ai jamais vue. Tout n'a duré que cinq minutes, qui résument un mois de lutte contre une maladie sournoise que personne n'avait imaginée et dont nul ne sort indemne.

Le lendemain, silhouette de tragédie antique, elle effectuera seule, sans prévenir personne, le trajet à pied jusqu'à l'hôpital pour affronter de ses yeux une réalité dont on tente de la préserver : n'est-ce pas le droit d'une mère de revoir son enfant avant qu'il meure. Refoulée avec délicatesse, elle finira l'après-midi sur un banc au soleil pâle de novembre.

Son fils est mort hier. L'annonce d'une mauvaise nouvelle est encore pire quand elle se confirme, et je mesure que jusqu'à sa fin je demeurerai le visage de son malheur. Et je revois Antigone, " c'est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense.[i] "

Carl Vanwelde

[i] Jean Anouilh. Antigone. La Table Ronde. 1946

Son image me poursuit, celui d'une Antigone aux traits burinés, avec dans les yeux toute la lumière de son Pirée natal. Elle est venue en quête d'informations concernant son fils, au respirateur depuis deux semaines, sans espoir de guérison. Elle pressent la fin mais attend une confirmation, que je peine à prononcer, soupesant mes mots, retardant ce qui désespère. Elle s'effondre, étage par étage, je la vois se tasser et pleurer en silence, interminable. Quelques paroles réduites à des sons imperceptibles, "j'ai tant prié, tout cela pour rien", sonnent comme un double deuil : celui de son fils, celui de sa foi, et on ne sait lequel est le pire. Que si peu de mots de ma bouche puissent provoquer pareille douleur me font douter que mon choix fut le bon : un peu de mensonge, et l'espoir qu'il entretient, ne sont-ils parfois pas préférables à l'énoncé de la réalité. C'est trop tard de toute façon, elle se lève en silence, se retourne et s'en va voûtée comme je ne l'ai jamais vue. Tout n'a duré que cinq minutes, qui résument un mois de lutte contre une maladie sournoise que personne n'avait imaginée et dont nul ne sort indemne. Le lendemain, silhouette de tragédie antique, elle effectuera seule, sans prévenir personne, le trajet à pied jusqu'à l'hôpital pour affronter de ses yeux une réalité dont on tente de la préserver : n'est-ce pas le droit d'une mère de revoir son enfant avant qu'il meure. Refoulée avec délicatesse, elle finira l'après-midi sur un banc au soleil pâle de novembre.Son fils est mort hier. L'annonce d'une mauvaise nouvelle est encore pire quand elle se confirme, et je mesure que jusqu'à sa fin je demeurerai le visage de son malheur. Et je revois Antigone, " c'est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense.[i] "Carl Vanwelde[i] Jean Anouilh. Antigone. La Table Ronde. 1946