Omniprésente sur Internet, gratuite, aisément accessible, la pornographie est devenue, ipso facto, une des voies de découverte de la sexualité par les adolescents.
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En un sens, la pornographie comble un vide, pour le meilleur et pour le pire. Une vaste étude menée en 2019 au niveau de la Fédération Wallonie-Bruxelles par l'équipe de Fabienne Glowacz, professeure à la faculté de psychologie de l'Université de Liège, psychologue clinicienne, psychothérapeute et experte judiciaire, montre qu'environ la moitié des jeunes de moins de 18 ans (33% des filles et 78% des garçons) a déjà été exposée à du matériel pornographique, tantôt "par accident", tantôt intentionnellement. La proactivité est manifestement du côté des garçons puisqu'ils sont nombreux à déclarer qu'ils ont consulté volontairement des sites pornos, tandis que 16% des filles seulement disent avoir initié spontanément une recherche. Pourrait-il s'agir de réponses dictées par la désirabilité sociale, chacun et chacune étant censé endosser le rôle qu'on lui reconnaît habituellement? "Différents éléments nous confortent dans l'idée que ces données sont fiables", insiste la professeure Glowacz. Beaucoup de ceux et celles qui se rendent intentionnellement sur des sites pornographiques expliquent qu'ils vont y puiser de l'information. Selon des données françaises, environ 50% des adolescents considèrent que les scènes X visionnées sur Internet ont contribué à leur apprentissage de la sexualité. Sous cet angle, la pornographie apparaît dorénavant comme un des vecteurs majeurs de l'éducation sexuelle. "Dans ce contexte, les adolescents sont guidés soit par un besoin de réassurance par rapport à leur propre corps, soit par le souci de visualiser comment mener à bien une relation sexuelle", commente Fabienne Glowacz, qui précise par ailleurs que l'âge de 15-16 ans est celui d'un pic de consommation de pornographie chez les adolescents. Un effet délétère de la pornographie est de faire naître chez nombre de garçons le sentiment d'une obligation de performance peu réaliste fondée sur un comparatif biaisé, les acteurs recourant à divers moyens médicamenteux et autres pour "tenir la distance" et les scènes de pénétration étant généralement le fruit d'un tournage morcelé à la faveur de changements d'angle de prise de vues. En outre, les adolescents sont attentifs à leur corps en transformation. Certains garçons peuvent nourrir des inquiétudes par rapport à leur pénis, dont le développement est quelquefois tardif et dont la taille et le diamètre s'avèrent dès lors très inférieurs à ceux des acteurs X. De même, les jeunes filles peuvent parfois être complexées par une poitrine peu opulente. Certains praticiens dénoncent l'exposition des mineurs à des films X, d'autres dédramatisent le phénomène. Selon la psychologue de l'ULiège, il ne faut pas diaboliser la consommation pornographique, mais il convient d'être conscient des dangers potentiels qu'elle recèle. L'un d'eux réside dans des représentations stéréotypées ou sexistes faisant en particulier l'apologie d'une objectification de la femme. Le sociologue Florian Voros, de l'Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (Paris), soutient cependant que la pornographie "n'a pas le pouvoir magique d'implanter des préjugés sexistes", mais que de multiples autres sources contribuent à les alimenter - le cinéma, la télévision, la publicité, la famille, les amis... Fabienne Glowacz souligne en outre à travers ses travaux que les adolescents ont une conscience assez forte du fait que le X n'est pas le juste reflet de la réalité. "Néanmoins", dit-elle, " tous les jeunes ne sont pas égaux devant la pornographie. Ceux qui ont des fragilités préalables au niveau psychologique, social, affectif ou autre risquent de ne pas avoir le jugement critique requis.D'autre part, plus cette "consommation" est fréquente et prend de la place dans le quotidien de ces jeunes, avec une évolution au niveau des contenus (plus agressifs), plus le risque d'adopter des comportements inadéquats sur le plan sexuel est grand."Moins le jeune dispose d'"outils" lui permettant d'affronter et de comprendre les contenus sexuels explicites qui lui sont présentés, d'y réagir et de les "métaboliser", plus il est en danger d'être envahi par une excitation débordante et anxiogène pouvant l'inciter à reproduire ce qu'il a vu, et ce, en recourant éventuellement à la coercition à l'égard d'un tiers. De surcroît, la consommation d'images pornographiques dérive chez certains vers une forme de fascination ou d'addiction ainsi que vers la recherche de contenus de plus en plus hard dont la tonalité déviante est celle d'un trouble paraphilique tel le sadomasochisme . "Le danger d'une consommation pornographique intense et fréquente est qu'elle devienne le seul repère autour duquel l'adolescent construit sa sexualité, ce qui ne peut l'aider à structurer sa vie sexuelle sur une base de réciprocité avec un ou une partenaire", explique la professeure Glowacz. " Dans ma pratique clinique, tous les jeunes auteurs d'agressions sexuelles sont des consommateurs assidus de pornographie."Cette dernière ne serait donc pas à bannir du monde de l'adolescence - ce qui tiendrait de toute façon du pari impossible -, mais elle réclame un encadrement adéquat susceptible de permettre au jeune de se forger une approche critique des contenus catalogués X et, s'agissant d'une exposition accidentelle au début de l'adolescence, voire dans l'enfance, de ne pas absorber les images à caractère sexuel sur un mode traumatique ou comme un modèle d'identification. "Les parents ou les adultes de référence devraient anticiper en discutant avec leurs jeunes de ces images auxquelles ils vont être confrontés malgré eux ou par curiosité", estime Fabienne Glowacz. À côté de la pornographie sur Internet, le téléphone portable et les réseaux sociaux ont modifié l'approche de la sexualité chez les adolescents. À l'ULiège, Fabienne Glowacz et Margot Globlet se sont penchées (1) sur le sexting qui, rappellent les deux chercheuses, consiste en "l'envoi de photos, de vidéos et de messages à "contenu sexuel explicite de soi" par l'intermédiaire d'un téléphone portable ou des réseaux sociaux". Le phénomène est loin d'être marginal puisqu'une méta- analyse réalisée en 2018 sous la conduite de Sheri Madigan, de l'Université de Calgary au Canada, dévoile que 14,8% des jeunes âgés de 12 à 17 ans ont déjà envoyé un "sexto", que 27,4% en ont déjà reçu au moins un et que garçons et filles seraient logés à la même enseigne. "Plus de 60% des sextos s'inscrivent dans le cadre d'une relation amoureuse, précise la professeure Glowacz. Ils peuvent alors être utilisés pour faciliter le début d'une relation amoureuse avec un partenaire potentiel, exprimer l'intérêt sentimental ou sexuel et/ou une forme de consentement pour l'initiation d'une relation sexuelle." Sous cette perspective, les psychologues appréhendent le sexting comme un processus de construction identitaire à travers le regard de l'autre, sous-tendu par les opportunités offertes par l'univers virtuel d'Internet et des réseaux sociaux. Voilà pour le versant positif, celui des stratégies de séduction, de l'engagement dans une relation ou du prélude à une sexualité "incarnée", c'est-à-dire se concrétisant dans le réel. "Cependant, disent Fabienne Glowacz et Margot Goblet, les filles sont également nombreuses (78%) à considérer la pratique du sexting comme la conséquence de pressions exercées par le partenaire. En revanche, très peu de garçons la perçoivent comme telle." Le danger majeur est toutefois la diffusion non consentie, sur la Toile ou les réseaux sociaux, d'images intimes (photos, sextapes) initialement réservées à un destinataire unique ou la "sextorsion", chantage relatif à une telle diffusion. "Ces partages et diffusions non consentis sont source de rejet, d'humiliation ou de harcèlement de la victime, laquelle se voit par ailleurs fréquemment attribuer la responsabilité d'avoir initialement produit les contenus incriminés", explique Fabienne Glowacz. Cette situation, cette perte de contrôle de sa propre image, est de nature à générer un traumatisme majeur doublé d'un sentiment de honte. On pourrait parler d'un viol de son image, d'autant qu'à l'adolescence, l'élément le plus central est le regard des autres. Selon les travaux de l'équipe de la professeure Glowacz, 17,1% des jeunes interrogés (18,8% des filles et 14,9% des garçons) ont connu une ou plusieurs cyberviolences sexuelles ou sexistes sous la forme de la diffusion non consentie de messages ou d'images à caractère sexuel, de menaces d'y procéder ou de messages insultants ou rumeurs à caractère sexuel. La plupart des adolescents sont conscients des risques encourus en envoyant des sextos. Sur le plan de la prévention, ils évoquent diverses pistes dont l'évitement, le contrôle de soi mais aussi la répression pénale et des solutions allant quelquefois jusqu'à des réponses répressives extrêmes, telle l'élimination physique pure et simple. Cette dernière proposition, sans doute sous-tendue par un manque de maturité, souligne à nouveau les énormes carences de l'éducation sexuelle et affective donnée à ces jeunes. D'autres types de violence se manifestent en outre au sein des relations amoureuses chez les adolescents. Et l'on note chez certains d'entre eux, comme chez certains de leurs aînés, des préjugés de genre et du sexisme ordinaire. Mais ne noircissons pas le tableau, accordons à la sexualité et au sentiment amoureux l'espace qu'ils méritent pour cheminer vers un épanouissement.