L'attachement est un besoin primaire aussi important que la nourriture et l'eau. Tel est le message au centre de l'exposé "Le défi des 1.000 premiers jours de vie", donné par les Dres Juliette Debeaud (CHU Brugmann, Huderf, Interstices) et Laurence Weets (HUB), dans le cadre des 'Lundis de la psychiatrie' du CHU Brugmann [1].
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Les 1.000 premiers jours de vie, soit de la conception à l'âge de deux ans, sont une période critique du développement. "C'est le moment où la croissance et la plasticité cérébrales sont maximales, et où la programmation épigénétique est la plus active", explique la Dre Juliette Debeaud. "La maturation favorable du cerveau est liée à l'établissement d'une relation de bonne qualité entre le nourrisson et la personne qui s'occupe de lui. Les traumatismes relationnels précoces sont associés à une épaisseur corticale diminuée et à des cicatrices épigénétiques qui pourraient être transmises à la génération suivante via la lignée germinale."Le bébé humain naît très immature. C'est à la fois une force parce que cela lui permet d'être très adaptable à son environnement, et une fragilité parce que cela le rend vulnérable à l'adversité. "Il semblerait que l'adversité qui cible spécifiquement le système d'attachement soit associée à une plus grande perturbation du développement cérébral et à une plus grande vulnérabilité aux troubles psychiatriques. Le cerveau est très plastique au début de la vie mais, à mesure qu'on vieillit, il va falloir fournir de plus en plus d'efforts pour le modifier, d'où l'importance d'intervenir de manière précoce", ajoute-t-elle. La psychiatre détaille les voies de médiation entre la détresse psychologique maternelle et le développement de l'enfant: "L'exposition à un niveau élevé de stress maternel (dépression, anxiété, ...) pendant la période périnatale a un impact négatif sur la progéniture à long terme." Cette détresse va notamment perturber la fonction placentaire, créer une inflammation avec une augmentation de la CRP et des cytokines pro-inflammatoires, induire des troubles de l'appétit et du sommeil et affecter le microbiome. "Ceci peut entraîner une altération de la neurogenèse, une dérégulation épigénétique avec une altération de l'expression des gènes, une diminution de la perfusion et de l'apport en oxygène et en nutriments et une dérégulation de l'axe hypothalamo- hypophyso-surrénalien. Tout cela peut ensuite engendrer une altération de la structure et de la fonction du cerveau de la progéniture, des troubles développementaux et la psychopathologie jusqu'à l'âge adulte."Juliette Debeaud invite néanmoins à rester positif: "L'environnement peut aussi favoriser la résilience. Des études montrent notamment que les mères qui caressent fréquemment leur bébé pendant les premières semaines de vie diminuent l'impact de l'anxiété et de la dépression prénatales sur le développement de l'enfant.""L'adversité semble avoir les effets les plus importants et durables quand elle perturbe ou supprime les expériences attendues qui doivent avoir lieu normalement pendant ces périodes sensibles." Par exemple, la négligence peut empêcher le développement du langage et d'un attachement sécure chez l'enfant. Mais les interventions précoces sont utiles parce qu'elles peuvent tirer parti de cette fenêtre d'opportunité et de la plasticité cérébrale pour réorienter la trajectoire développementale. Souvent, de multiples adversités coexistent pendant l'enfance et ont un impact négatif sur la santé tout au long de la vie: consommation problématique d'alcool ou de drogue, maladie mentale... Ces problèmes donnent un risque d'adversité pendant l'enfance pour la prochaine génération. Qu'est-ce qui lie le trauma dans l'enfance (exposition à la menace) à la psychopathologie transdiagnostique? Les mécanismes transdiagnostiques concernent le traitement de l'information sociale et celui des émotions et le vieillissement biologique accéléré. Il s'agit de stratégies d'adaptation qui favorisent la survie, mais qui sont cependant associées à de multiples formes de psychopathologies à l'âge adulte. Ce qui fait de ces mécanismes de bonnes cibles d'intervention. Ainsi, les enfants qui ont été traumatisés dans l'enfance vont donner la priorité aux informations liées à la menace et auront tendance à attribuer des intentions hostiles aux autres. Ils auront aussi une augmentation de la réactivité émotionnelle, des difficultés à identifier leurs émotions et à les réguler. Enfin, ils auront un vieillissement biologique accéléré, c'est-à-dire un amincissement cortical accéléré, une puberté plus précoce et un vieillissement cellulaire accéléré. Ici encore, Juliette Debeaud insiste sur le côté positif: "Il y a des facteurs protecteurs transdiagnostiques et notamment le soutien social: les enfants qui ont été traumatisés, mais qui ont un bon soutien social, surtout de la personne qui s'occupe d'eux, de leur figure d'attachement, auront moins de risques de développer des troubles développementaux et une psychopathologie à l'âge adulte."Face à une menace, une mère présente et calme va jouer un rôle de tampon social pour protéger le cerveau de son bébé d'un excès de cortisol et supprimer ainsi l'apprentissage de la peur. En revanche, si la mère est présente mais effrayée, stressée, il y aura transmission sociale de la peur à sa progéniture. La Dre Debeaud donne l'exemple de la violence entre partenaires intimes. "La croyance selon laquelle les nourrissons sont trop jeunes pour se souvenir, comprendre ou être affectés par ce type de violence est fausse. C'est extrêmement fréquent, puisqu'un enfant sur quatre vit avec une mère victime de violence de la part de son partenaire. Malheureusement, ces mères n'ont souvent pas les ressources pour sécuriser leurs enfants, ce qui engendre de graves conséquences telles qu'un développement altéré, un attachement insécure et des symptômes d'internalisation et d'externalisation.""Les relations sociales adéquates et sensibles, particulièrement avec la figure du caregiver, peuvent être des relations de protection", se réjouit la Dre Laurence Weets. Elle insiste sur la sensibilité du parent dans l'accordage avec son bébé: "C'est une espèce de danse rythmique de la dyade, tant au niveau corporel que visuel, vocal, émotionnel et cardiaque. On parle ici d'un bébé sain et d'un donneur de soins sensible et adéquat. Il y aura alors une bonne synchronie dyadique et un attachement probablement sécure. La figure d'attachement est une source de régulation externe.""En revanche, dans le non-accordage, le parent ne perçoit pas les signaux de son enfant. La dépression et l'anxiété maternelle sont les premières causes de non-accordage et de dérégulation." Sans oublier le GSM qui joue aujourd'hui un rôle délétère. "Les parents sont d'abord 'mariés' avec leur GSM, et cet investissement va apprendre à leurs enfants à y devenir accros également. Les parents sont sur leurs téléphones, probablement pour se réguler eux-mêmes parce que c'est dur d'être en relation avec un bébé quand on est soi-même fragile. Le bébé n'apprend pas l'attachement sécure de cette façon. Il n'arrive pas à s'autoréguler tout seul. Il est important de comprendre ce qui organise le comportement du parent: le bébé? Ses besoins internes, externes? Et agir en conséquences", met-elle en garde. "Notre rôle comme soignant, c'est de réguler le parent qui régule son bébé. L'évaluation des interactions revient à évaluer la sensibilité parentale. La sensibilité de l'adulte dans le jeu est tout comportement qui plaît à l'enfant, qui accroît son confort et son attention, et qui réduit à la fois sa détresse et son désengagement. C'est une espèce d'accordage permanent de l'adulte qui perçoit les signaux que son enfant lui envoie et s'y adapte. C'est un construit dyadique."Enfin, Laurence Weets invite à ne pas oublier que l'enfant a également un impact très important sur son parent: "Ça va dans les deux sens, un bébé qui ne va pas bien (préma, reflux...) va pouvoir désorganiser son parent."