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Comme l'expliquaient l'ancien judoka David Douillet et l'ancien rugbyman Serge Simon, "avoir mal, souffrir, fait partie du contrat". Et les deux athlètes français concluaient à la banalisation des sensations de douleur et de blessure dans le milieu sportif. "Sans souffrance, il n'y a pas de bonheur. J'ai appris à aimer la douleur", a aussi déclaré un jour Rafael Nadal. Abstraction faite de l'omniprésence de la question du dopage, les sportifs de haut niveau ont une propension à soutenir des charges d'entraînement colossales afin d'assouvir leurs ambitions de victoires et de records. Aussi, poussés à flirter avec leurs limites, voire à les outrepasser, s'exposent-ils à un risque élevé de blessures. Dans un rapport de recherche publié en novembre 2021 [1], des chercheurs de l'Institut national du sport, de l'expertise et de la performance (Insep - France) ont mis en évidence une constellation de facteurs susceptibles de conduire à l'émergence de blessures accidentelles ou d'usure chez les sportifs de haut niveau. Physiologiques, biomécaniques, psychologiques, sociologiques, environnementaux ou contextuels, certains facteurs sont liés à l'environnement sportif et d'autres, à l'environnement extra-sportif. Parmi les premiers figurent notamment la fatigue et la répétition inlassable du geste à perfectionner lors des entraînements, les chocs encaissés (boxe, football, rugby...), la multiplication des compétitions ou le manque d'individualisation des entraînements, même si l'on chemine vers une prise en charge plus personnalisée de l'athlète grâce à l'analyse approfondie de paramètres physiologiques et biomécaniques, ainsi que de données recueillies par GPS. En cause, également, la proximité d'une compétition, qui incite d'aucuns à s'entraîner blessés, le sentiment de culpabilité éprouvé par un athlète qui se sent indispensable à une équipe et n'entend pas être mis au repos pour récupérer d'une trop grande fatigue ou se soigner ou, parmi plusieurs autres facteurs encore, la pression exercée par certains entraîneurs, la raison en étant parfois, selon le rapport de l'Insep, que les bonnes performances des sportifs sont de nature à participer à la construction de leur réputation. Au nombre des facteurs liés à l'environnement extra-sportif, un rythme de vie intense générateur de stress, de fatigue, de surmenage est pointé du doigt comme un élément cardinal du risque de blessure. Les athlètes mettent en cause la succession effrénée d'entraînements, de compétitions, de voyages, d'obligations publicitaires, la poursuite éventuelle d'un cursus scolaire... Sans surprise, un élément clé est le non- respect des règles d'hygiène de vie - manque de sommeil, horaires irréguliers, consommation d'alcool, mauvaise alimentation, sorties festives régulières... Le cas de l'ancien footballeur international anglais Paul Gascogne, qui avait un rapport plus que problématique avec l'alcool, en représente une parfaite illustration. La prévention des blessures chez le sportif de haut niveau requiert donc une approche individualisée à la fois holistique et multifactorielle. Selon l'ancien joueur professionnel de hockey sur glace Gaël Guilhem, directeur d'un laboratoire de l'Insep voué à la biomécanique et à la physiologie neuromusculaire, il convient, pour prévenir les blessures, de recourir à des modèles statistiques complexes qui permettent de croiser un riche éventail d'indicateurs. En particulier, des paramètres comportementaux et environnementaux, les propriétés intrinsèques de l'athlète (ressources physiques, cognitives, psychologiques) et sa charge d'entraînement. La physiologie et la biomécanique constituent des pièces maîtresses de ce puzzle et sont au coeur de diverses recherches menées à l'Insep. Baptisée ReSTOR et réalisée dans le cadre de la thèse de doctorat de Johan Garcia, spécialiste suisse de la biomécanique et de la physiologie du système musculaire, une étude originale porte actuellement sur une thématique largement méconnue jusqu'il y a peu, mais dont la pertinence saute aux yeux à présent: l'impact de l'intensité de la décélération lors de sprints répétés sur les dommages musculaires au niveau des quadriceps [2], sur l'architecture et la raideur musculaires, ainsi que sur la cinétique de récupération. Ces travaux se justifient d'autant plus que les décélérations sont régies par des contractions excentriques, sources potentielles de dommages musculaires, et que de nombreux sports collectifs tels que le football, le basket et le rugby, mais aussi des sports individuels comme le tennis et le badminton, sont concernés. Mieux encore, des travaux centrés sur le football ont montré que les joueurs effectuent plus de décélérations de haute intensité que d'accélérations. Et par ailleurs, comme le souligne Johan Garcia, les méthodes d'entraînement par répétitions de sprints ont démontré leur intérêt pour améliorer plusieurs paramètres cruciaux de la performance, notamment dans les sports collectifs et intermittents [3]. "Chez le footballeur, la décélération précédant des changements de directions soudains et répétés est gouvernée par les mouvements des adversaires et du ballon", précise Johan Garcia. Et d'ajouter: "Plusieurs études mettent en évidence que dans le football, la décélération est un déterminant de la performance. En moyenne, un but sur deux implique une décélération."Les recherches entreprises par le scientifique suisse s'inscrivent dans le cadre d'une collaboration initiée en 2014 entre l'Insep et le Japan Sport Council et sont encadrées par Jean Slawinski, Franck Brocherie et Daichi Yamashita. Une première étude s'est terminée récemment. Les participants étaient des joueurs de bon niveau de sports intermittents, mais non des professionnels. "Dans un premier temps", commente Johan Garcia, "il était difficile de recruter des athlètes d'élite pour un programme de recherche novateur faisant référence à des dommages musculaires.Ce qui ne nous a pas empêchés de mieux comprendre des mécanismes physiologiques et biomécaniques impliqués dans le phénomène de décélération. Dans quelques mois, nous espérons poursuivre nos travaux avec des clubs professionnels."Le protocole de la première étude conduite par le chercheur suisse reposait sur plusieurs séries de sprints entrecoupées de quelques secondes de récupération entre deux sprints et de quelques minutes entre les séries. Sachant que plus la distance pour s'arrêter est courte, plus l'intensité de la décélération est grande, les volontaires se sont prêtés à trois conditions expérimentales. Dans la première, la zone de décélération était libre, alors que la distance de décélération était différemment raccourcie dans les deux autres conditions afin d'en augmenter l'intensité. Pour les chercheurs, le but poursuivi était d'élucider la contribution de l'intensité des décélérations répétées au développement de la fatigue, et surtout de mieux cerner les mécanismes physiologiques et biomécaniques mis en jeu dans les adaptations musculaires. "À terme, les informations récoltées devraient permettre d'émettre des recommandations aux entraîneurs dans une perspective d'amélioration de la performance, mais également de prévention des blessures, et ce, grâce à une préparation plus adéquate du système musculosquelettique du sportif", précise notre interlocuteur. À leur arrivée le jour des séances de sprints, les participants se sont prêtés à des mesures échographiques et élastographiques du rectus femoris, muscle du quadriceps en contraction excentrique permanente lors d'une décélération. Des mesures sanguines furent également réalisées (CPK, CRP...). Durant les épreuves de sprints, les performances étaient mesurées à l'aide de cellules photoélectriques, d'un radar et d'un accéléromètre tandis que, explique-t-on à l'Insep, "des plateformes de force imbriquées dans la piste enregistraient les forces de réaction au sol lors des phases de décélération de différentes intensités". La désoxygénation du muscle lors de la course et sa réoxygénation en phase de récupération étaient mesurées par la technique NIRS (Near InfraRed Spectroscopy). La plupart des mesures susmentionnées furent répétées 24, 48 et 72 heures après les séries de sprints. Sur la plan biomécanique, Johan Garcia et ses collaborateurs ont constaté des variations de forces, de vitesse et de décélération selon les conditions imposées. Sur le plan physiologique, les différences étaient faibles durant des séances de sprint, mais on observait, dans la fourchette de 24 à 48 heures après celles-ci, une altération de la raideur musculaire et des paramètres sanguins tels que la CPK (dommages musculaires) dans les conditions où la décélération était plus intense. Les valeurs enregistrées avaient baissé 72 heures après l'effort, mais n'étaient pas toutes revenues à leur niveau initial. "Cela interpelle pour les sports collectifs comme le football, où les meilleures équipes sont souvent amenées à jouer tous les trois jours à certaines périodes. Il est probable qu'une fatigue résiduelle s'installe chez les joueurs et que sans une optimisation des entraînements, le risque de blessure s'en trouve majoré", souligne Johan Garcia, lequel précise cependant qu'aucune technique de récupération n'avait cours lors des tests expérimentaux. Une deuxième étude sera initiée cet été. Elle sera "chronique", en ce sens que les tests auront lieu plusieurs fois par semaine durant deux ou trois semaines. Quel impact cette chronicité aura-t-elle sur les résultats par rapport à ceux des premiers travaux? "Dans cette nouvelle étude, un groupe de participants aura accès à une 'chambre climatique' afin que nous puissions déterminer si l'exposition thermique permet d'accélérer ou non la récupération musculaire", précise Johan Garcia. Les travaux menés jusqu'à présent permettent d'affirmer que les décélérations altèrent la raideur musculaire et des paramètres sanguins témoignant d'une sollicitation du muscle exacerbée, sans doute synonyme de fatigue et d'un accroissement du risque de blessure. Une fois confirmées et affinées, ces données seront incorporées au large éventail des facteurs directs et indirects générateurs de blessures et devraient potentiellement contribuer à une meilleure gestion des entraînements des sportifs concernés.