Quel regard poser sur les traitements de supplémentation en testostérone chez l'homme souffrant d'hypogonadisme lié ou non à l'âge?
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Outre une érosion progressive de la libido et une diminution de l'activité sexuelle, l'hypogonadisme, qu'il soit ou non lié à l'âge, peut draîner divers autres symptômes dans son sillage. Parmi ceux-ci figurent des troubles psychologiques pouvant prendre la forme d'une humeur dépressive, de légers problèmes de mémoire ou de concentration, d'un manque de confiance en soi, d'une tendance à l'irritabilité ou encore d'une baisse de l'esprit d'initiative ou de l'aptitude au travail. Dans un autre registre peuvent advenir une ostéopénie évoluant vers l'ostéoporose, ainsi qu'une réduction de la masse musculaire et, par là même, de la force physique. S'observent également des troubles trophiques, mais aussi une augmentation de la graisse abdominale, une baisse d'énergie, de la fatigue, des troubles mictionnels... Ces symptômes, pour la plupart, pèchent évidemment par leur manque de spécificité. Et quand bien même détecterait-on un hypogonadisme, il faudrait d'abord démêler l'écheveau des causes possibles avant de l'attribuer à l'âge. Le Dr Hernan Valdes-Socin, chef de clinique au sein du service d'endocrinologie du CHU de Liège et chargé de cours adjoint à l'Université de Liège, prend l'exemple d'un homme âgé obèse présentant de l'hypertension et des troubles de la glycémie. " Il y a des chances que cette personne retrouve des taux de testostérone normaux si elle change de style de vie", dit-il. " Un cas extrême est celui des individus obèses qui optent pour un by-pass gastrique. Souvent, la perte de poids qui s'ensuit suffit à ramener les taux de testostérone dans la norme après quelques mois."Le Dr Valdes-Socin regrette par ailleurs certaines dérives, comme c'est le cas aux États-Unis depuis une vingtaine d'années, où l'on assiste à une explosion de prescriptions de gel transdermique de testostérone chez des individus de tous âges, parfois sur la base de simples symptômes sans mesure des taux de testostérone avant et après traitement. "Il n'y a aucune logique clinique à ces prescriptions, estime-t-il. Aussi, depuis une dizaine d'années, la Food and Drug Administration (FDA) finance-t-elle des études cliniques afin de mieux cerner les effets de ces traitements chez la personne âgée, entre autres, et s'efforce-t-elle d'émettre des recommandations." De fait, avant ces travaux, il n'y avait pas ou peu d'études d' Evidence-Based Medicine dans le domaine du traitement de l'andropause, contrairement à ce qu'on observe dans celui de la ménopause, où les études foisonnent. Si un déficit androgénique est avéré, un dosage de l'hormone lutéinisante (LH) est indiqué dans le but d'établir si la cause de la carence est testiculaire (hypogonadisme primaire) ou hypophysaire (hypogonadisme secondaire). En effet, LH est la gonadotrophine hypophysaire qui stimule la sécrétion de testostérone par les cellules de Leydig des testicules. En cas d'hypogonadisme primaire, la testostérone ne peut exercer un rétrocontrôle sur la production de LH, dont les taux sont alors élevés. En cas d'hypogonadisme secondaire, la concentration de LH est faible ou inadéquatement normale. À côté de mesures hygiéno-diététiques, l'instauration d'un traitement de supplémentation en testostérone chez l'homme présentant un déficit androgénique lié à l'âge constitue la seule voie médicamenteuse. Cet apport peut être administré par patch, par voie orale, en sous-cutané ou en intramusculaire. Pour d'aucuns, l'hormonothérapie à base de testostérone ferait office de simple placebo. Plusieurs travaux de recherche démentent cette opinion. Ainsi, Peter J. Snyder, de l'Université de Pennsylvanie, mena une étude, publiée en 2016 dans The New England Journal of Medicine, chez 790 individus de plus de 65 ans caractérisés par de très faibles taux de testostérone et des symptômes de déficit androgénique (troubles de la sexualité, problèmes physiques, etc.). Certains participants furent traités durant un an au moyen de testostérone en gel, d'autres reçurent un placebo. Au terme de l'expérience, un impact positif sur la libido, la fonction érectile ou l'humeur (mais non sur la vitalité) fut observé dans le groupe traité, ce qui ne fut pas le cas dans le groupe placebo. De surcroît, le nombre de cancers de la prostate recensés durant et après le traitement ne différa pas significativement entre les deux groupes. Le même constat rassurant fut réalisé dans la sphère cardiovasculaire. Néanmoins, les auteurs considèrent que le nombre de participants de l'étude était insuffisant pour conclure sur les risques d'un traitement de supplémentation. "D'autres études, financées par la FDA, vont dans le même sens, mais pour autant que l'on ne prescrive pas un apport de testostérone exogène à des sujets à risque", insiste le Dr Valdes-Socin. " Dans l'état actuel des connaissances, les contre-indications à la prescription de testostérone chez l'homme âgé sont la présence d'un cancer de la prostate hormonodépendant, une insuffisance cardiaque non stabilisée ou, la testostérone pouvant favoriser plus d'agressivité, un état psychique altérél."L'instauration d'un traitement de substitution chez l'homme adulte présentant une insuffisance en testostérone se heurte classiquement à la croyance du patient qu'une telle prise en charge fait le lit du cancer de la prostate. "Il semble bien établi aujourd'hui que la testostérone n'induit pas ce type de tumeur, mais qu'elle peut révéler un cancer préexistant", fait remarquer le Pr Robert Andrianne, du département d'urologie de l'Université de Liège. Peut-elle le faire flamber? Selon l'urologue liégeois, le sujet reste controversé par manque d'études de grande ampleur. Quelques travaux mettent en évidence que la testostérone n'aggrave pas nécessairement la maladie. "De surcroît", relate le Pr Andrianne, " des études démontrent que certains cancers de la prostate se développant sur un terrain d'hypogonadisme sont plus agressifs que les autres (scores à l'échelle de Gleason plus élevés). La raison en est que ces tumeurs se révèlent hormonorésistantes. Il y a des travaux aux États-Unis où l'on délivre de la testostérone à des patients dont le cancer de la prostate est devenu hormonorésistant afin de leur rendre une nouvelle hormonosensibilité et donc d'améliorer leur réponse aux traitements hormonaux."Le Pr Legros rappelle que, statistiquement, c'est au moment où le taux de testostérone chute qu'apparaissent les cancers de la prostate. "On pense que cette hormone est utile pour empêcher une dédifférenciation des cellules prostatiques et ainsi protéger contre le cancer de la prostate", précise Robert Andrianne. Mais la controverse subsiste. D'autant que des cas de cancer de la prostate ont été rapportés chez de jeunes sportifs se dopant à la testostérone... à des doses pharmacologiques cependant très supérieures à celles des hormonothérapies substitutives. Quoi qu'il en soit, avant d'instaurer un traitement de supplémentation en testostérone, un dosage du PSA est requis, ainsi qu'un examen urologique de la prostate - toucher rectal, échographie. Le dosage du PSA sera réitéré tous les six mois et l'examen urologique, chaque année. Chez le sportif dopé aux androgènes, le taux d'hématocrite augmente, de sorte que le sang devient plus visqueux et que la pression artérielle s'élève. Ce qui accroît le risque d'accidents cardiovasculaires. La prudence est de mise également chez l'homme vieillissant susceptible de recevoir une supplémentation en testostérone, surtout si le terrain est miné par des problèmes cardiovasculaires préexistants. "Toutefois, il n'est pas rare qu'une légère anémie s'installe avec l'âge et que l'apport de testostérone exogène régularise la situation sans danger particulier sur le plan cardiovasculaire en l'absence d'une pathologie de ce type diagnostiquée préalablement", commente Hernan Valdes-Socin. Un traitement substitutif à base de testostérone recèle divers autres risques potentiels: une gynécomastie, une atrophie des testicules, une alopécie, une plus grande raucité de la voix, un développement de la pilosité, une aggravation d'un syndrome d'apnées du sommeil, des altérations des tests hépatiques (en particulier lorsque le médicament est pris par voie orale), une diminution de la spermatogenèse et de la fertilité, un cancer du sein (éventualité non démontrée), des troubles psychiques caractérisés par une augmentation de l'agressivité et des comportements antisociaux, dont des difficultés de couple liées à la satisfaction de la libido chez l'homme, voire des viols. C'est pourquoi une approche pluridisciplinaire est nécessaire lorsque la délivrance de testostérone exogène est envisagée dans un cas d'andropause (ou tout autre cas révélant un déficit androgénique). L'avis de l'endocrinologue et de l'urologue sont des étapes obligées, celui du psychiatre peut parfois l'être aussi. Et, par la suite, des réévaluations périodiques s'imposent.